Du courant vert aux poches des actionnaires

Pour le consommateur privé que vous et moi sommes tous, le marché de l’électricité n’est pas un marché: il y a un seul fournisseur qui nous amène le courant à domicile. On appelle cela un monopole et comme dans toute situation de monopole, le consommateur ne peut pas par ses choix influencer le producteur.

Le choix cynique que les groupes énergétiques ont donné aux consommateurs finaux, c’est d’avoir le droit de payer plus, pour se donner une bonne conscience écologique en achetant du courant vert (lire à ce propos L’illusion de l’électricité verte). On vous promet alors contre majoration du prix de l’énergie que votre courant proviendra exclusivement de sources renouvelables. Ainsi la bonne conscience écologique et la haute disposition à payer des consommateurs suisses pallie l’échec de l’Etat à mettre en place une vraie politique de l’énergie propre.

Dans d’autre domaines, lorsque l’on veut influencer le comportement des consommateurs, on ajoute une taxe au produit dont on veut réduire la consommation (par exemple le tabac ou l’alcool). Une taxe peut aussi servir à internaliser un coût externe, on peut penser à une taxe sur les carburants. Une troisième solution consiste à subventionner directement ou indirectement le comportement que l’on veut favoriser.

Il en va autrement du marché de l’électricité, où le consommateur captif de son monopole choisit lui-même de payer plus cher son courant vert… ou de ne pas payer moins cher son courant gris: certains fournisseurs se vantent en effet d’être de bons élèves écologiques car par défaut ils vendent au client privé le courant vert et cher. C’est au consommateur à demander explicitement de payer moins cher pour ne pas avoir de courant exclusivement propre!

C’est par exemple le cas d’EWB (qui distribue eau et électricité en ville de Berne et alentours). Du point de vue écologique, une bonne idée peut-être. Là où le bas blesse, c’est que l’entreprise est active aussi sur le marché international de l’électricité et dans le domaine libéralisé de la fourniture de courant aux clients hors du secteur monopolistique. Elle achète et vend donc du courant de centrales nucléaires (en particulier de la centrale de Gösgen dont elle est actionnaire à 7.5%).

On apprend aujourd’hui dans Der Bund, que le fonds pour le démantèlement de la centrale de Gösgen a été réévalué au prix du marché, ce qui coûte à EWB 22.5 millions pour sa participation de 7.5%. Du coup, le courant sale, deviendrait plus cher que le courant vert, ce qui dans l’idée d’influencer le marché est plutôt une bonne nouvelle… mais en contradiction avec l’idée répandue que le Suisse veut payer plus pour du propre. EWB va donc reporter sur ses clients verts une internalisation d’un coût externe de l’électricité grise.

Et si l’on pousse la réflexion un peu plus loin, s’il a fallu corriger en une fois la valeur au bilan de l’entreprise du fonds pour le démantèlement de la centrale, c’est qu’au fil des ans, cette correction n’a pas été faite. L’adaptation du fonds au prix du marché étant un coût, il diminue de fait le bénéfice de l’entreprise et par conséquent les dividendes distribués aux actionnaires! Les clients verts apprécieront que la majoration sur le prix de l’éco-électricité enrichisse les actionnaires des centrales nucléaires!

DSC12726Et alors me demanderez-vous, quelle(s) solution(s) pour payer un juste prix et encourager l’utilisation d’énergies renouvelables?

Tout d’abord admettre enfin que la libéralisation du marché de l’électricité, ce n’est que du vent! Nous sommes dans une situation typique de monopole naturel avec des coûts d’infrastructure très élevés et des clients captifs. Le choix de l’énergie propre ou sale ne doit pas être laissé au consommateur, mais influencé directement par une politique énergétique volontariste.

Et par ailleurs, savez-vous pourquoi l’énergie non renouvelable est si bon marché? Parce que de manière générale en Europe, il y a surproduction énergétique! A l’époque où seule une diminution de globale de notre consommation d’énergie est à même d’assurer à moyen terme la transition vers le développement durable, c’est paradoxal! Seul un contrôle étatique, hors des mécanismes de ce marché clairement en échec de la production, de l’approvisionnement et des prix permettra de réussir cette transition.

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Comments
One Response to “Du courant vert aux poches des actionnaires”
  1. sylvia says:

    des contingents, comme pour le lait! et des mesures d’appoint car ça ne suffit pas. Et pour le pétrole aussi mais l’OPEP n’est pas prête de s’y mettre.

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